Le problème linguistique face aux nouvelles adhésions:
proposition pour sortir d'un cercle vicieux
Barbara Tomatis
Division linguistique italienne
Avant-propos
La tradition démocratique de nos institutions
nous impose un régime où la loi communautaire est écrite
dans toutes les langues des Etats Membres, chaque texte faisant foi dans
ces langues. C'est ainsi que chaque pays a gardé jusqu'à
maintenant son identité dans la Communauté. Mais ce régime
est déjà chancelant à l'heure actuelle, car l'on
ne peut assurer, aujourd'hui, toutes les combinaisons linguistiques (cas
notamment du finnois); l'entrée des PECO ne fera qu'aggraver cet
état de fait. Les solutions proposées jusqu'ici ne donnent
aucun résultat satisfaisant: ce dossier se présente comme
un véritable casse-tête.
Lorsqu'un problème paraît sans solution, c'est qu'il
est mal posé
Il faut dès lors se demander si on regarde ce
problème du bon côté: en fait, notre point de vue
est linguistique, alors que le dossier est d'abord politique.
Il faut bien avoir à l'esprit qu'une langue n'est pas seulement
un moyen de communication: elle est aussi un instrument de pouvoir.
Nous ne pourrons pas sortir de cette impasse en cherchant
une solution dans les enceintes scientifiques, académiques et autres
(les congrès, conférences, séminaires en la matière
ne se comptent plus: des investissements considérables sont en
jeu, à tous les niveaux), avant d'avoir pris une décision
ici au Conseil. Lorsqu'une décision politique sera prise, le côté
technique suivra automatiquement, comme toujours.
Analyse du problème
1. Qu'est-ce qui ne fonctionne plus déjà à l'heure
actuelle?
le régime linguistique tel qu'il est appliqué maintenant.
2. Pourquoi?
parce qu'il a été conçu pour une Communauté
composée de 6 Etats membres avec 4 langues différentes.
3. Pourquoi les solutions proposées ne semblent
pas donner satisfaction?
parce qu'il s'agit de solutions myopes. Elles impliquent d'énormes
investissements à la fois pour les institutions européennes
et pour leur personnel mais ne donnent aucune garantie sur le résultat,
et s'il faut en juger par l'expérience du finnois, on peut avoir
des doutes légitimes.
Nous avons deux ans: nous sommes en retard
Les instances politiques ont été bien forcées
d'admettre que les traités 1957 n'étaient plus en mesure
de gérer une Communauté à 15; et bien, le régime
linguistique en est là aussi. Il s'agit de voir plus large que
de demander aux linguistes d'apprendre des langues slaves qui ne serviront
vraisemblablement que pendant les mois de présidence, à
savoir tous les [8-10-15?] ans.. Il est nécessaire d'abandonner
cette méthode de travail; il faut concevoir autre chose, quitte
à tout remettre en question, sauf l'essentiel.
Ce qui, dans notre cas, est le régime linguistique
intégral: Le Conseil de l'Union européenne doit pouvoir
disposer d'un service de traduction à même de garantir que
l'ingénieur qui participe à la réunion du groupe
d'experts puisse expliquer sa position dans toutes les nuances que la
difficulté du sujet traité demande et que seule sa langue
maternelle lui permet d'exprimer.
Une proposition
Si nous ne voulons pas tomber dans une babèle
linguistique, et que nous n'acceptons pas de privilégier certaines
langues par rapport à d'autres, une alternative consiste à
recourir à une langue-pont: une langue qui soit un simple
outil de travail, au même titre que l'ordinateur, ou le téléphone.
Une seule langue sera donc notre instrument de travail, au sein des institutions
européennes. Les nouveaux arrivés n'aurons plus à
connaître 3 ou 4 langues, nos linguistes déjà en poste
n'auront plus à apprendre des langues peu courantes, difficiles
à "entretenir" par la suite. Tout le monde ne devra se
concentrer que sur une langue, une seule, qui servira de "pont"
entre toutes les autres, en entrée et en sortie.
Prenons un exemple chez les interprètes:
- Le ministre estonien parle: l'interprète estonien traduit vers
la langue pont Z et toutes les autres cabines traduisent de Z vers leurs
langues maternelles;
- le ministre anglais répond: c'est l'interprète anglais
qui assure la traduction vers Z à partir de laquelle les autres
interprètes suivent dans leurs langues respectives; et ainsi
de suite.
Ce système implique que chaque interprète
assure un "retour" parfait dans la langue Z, mais seulement
dans celle-là; ce qui lui consentirait une spécialisation
très pointue en réduisant considérablement les possibilités
d'erreur.
Il en ira de même pour la traduction: le rédacteur
rédige dans sa langue maternelle et le texte serait immédiatement
traduit dans la langue-pont Z et de là vers toutes les autres.
Là aussi, la formation des traducteurs pourra être menée
en profondeur puisqu'elle ne concernera que leur langue maternelle et
cet autre "outil de travail": pour difficile que celui-ci puisse
être, l'énergie et les investissements demandés
seraient bien moindres par rapport à la situation actuelle,
où chaque linguiste doit garder un bon niveau dans 4-5 langues.
Ce système permet de réaliser des économies considérables
dans la formation du personnel, qui pourra être mieux orientée
et plus efficace.
La langue-pont serait un outil interne de la maison,
un pur instrument de travail communautaire, qui n'appartiendrait
à aucun Etat membre; cela donnerait la seule vraie garantie
de la parité totale des langues nationales. Au fond, Erasme,
Descartes, dans quelle langue écrivaient-ils? Le latin a été
longtemps la langue véhiculaire de la culture occidentale, tout
en étant, en soi, une langue morte. Lors de l'indépendance
de l'Inde, quelle langue a été choisie pour l'administration
du nouvel Etat? Celle de la puissance coloniale, qui était étrangère
à tous les états qui allaient former l'Inde. La langue
est un istrument de pouvoir: il est donc possible, et même souhaitable,
de choisir une langue "tierce".
Si ce choix n'osait pas accepter l'idée d'une
langue "robot", il pourrait s'orienter vers une langue vivante
et la confier à un groupe ad hoc - formé par des
juristes et des linguistes - chargé de la "décortiquer"
complètement, en lui hôtant tout ce qui peut la rattacher
au pays d'origine. En aucun cas, lors d'une difficulté d'interprétation,
les ressortissants de la langue-pont ne pourront se faire les arbitres
de la situation. Le groupe ad hoc sera à tout moment le garant
de la transparence de cette langue instrumentale par rapport aux autres
langues. Au fil des années cette langue ne ressemblerait que très
sommairement à son modèle d'origine. L'on aurait créé,
en fait, une langue "robot" à partir de la structure
d'une langue vivante.
Condicio sine qua non de cette proposition: la traduction
devra être assurée exclusivement in loco, car le service
linguistique des institutions européennes, de par son statut
international, est garant de l'indépendance de la traduction
vis-àvis des Etats membres. Nous sommes le plus important service
linguistique du monde, nous pouvons relever ce défi et mener à
bien une véritable révolution dans la méthode linguistique
du SGC.
Il faut aussi noter que cette solution effacerait une
fois pour toutes le problème des langues dans la Communauté
européenne: pour n'importe quel pays candidat, il suffit que son
équipe des linguistes apprenne la langue-pont et les obstacles
linguistiques tombent. La Communauté disposerait alors d'un
régime linguistique intégral et ouvert.
Nota-bene:
La seule langue à déconseiller pour ce
genre d'entreprise est paradoxalement l'anglais: en effet, l'anglais n'est
pas "une langue comme les autres": c'est la langue des USA,
de l'OMC, de la globalisation; l'Europe ne peut la réclamer comme
langue communautaire et la transformer à sa guise, elle est déjà
bien trop multiforme. Sans compter le problème que poserait juridiquement
une langue qui a pour base de droit un système de "Common
law".
Conclusion
Il est certain que la diplomatie, les réunions
des chefs d'Etat et de gouvernement se tiennent en 1-2 langues; mais nous
sommes là pour assurer que les délégués qui
se réunissent ici pour construire, une réunion après
l'autre, nos textes de loi, puissent le faire dans les meilleures conditions.
Le SGC dispose d'un service linguistique suffisamment étoffé
pour leur éviter des difficultés de ce côté-là:
Voilà notre défi.
La solution esquissée ci-dessus mérite,
me semble-t-il, d'être examinée. Cela peut faire sourire,
une langue artificielle. Mais cette idée a le mérite de
présenter le problème sous un angle différent. C'est
un pas dans la bonne direction:
Merci.
1.2.2002
back to main page of Symposium
back to documents' list
|